Vendredi 21 Novembre 2008
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Qu'un jeune capitaine de navire pose pied à terre de temps à autre, quoi de plus banal ? Mais qu'il mette à profit ces escales pour préparer le MBA de l'EAP, cela l'est déjà beaucoup moins ! Cet itinéraire singulier a mené Emmanuel Masson à Madagascar où il dirige désormais la filiale d'une grande compagnie de transport maritime: témoignage sur le management de crise dans un pays fortement éprouvé...
Direct Emploi : Il n'est pas commun pour un diplômé de la Marine Marchande d'entreprendre un MBA : pourquoi ce choix ?
Emmanuel Masson : Nous ne sommes à ma connaissance que cinq à être dans le même cas ! La formation de Marine Marchande mène traditionnellement à des fonctions de commandant de navire ou à des postes plus techniques comme la maintenance ou la gestion du risque. La reconversion habituelle d'un commandant le conduit en général à des postes d'exploitation ou de maintenance au sein d'une compagnie maritime.
Comme je ne voulais pas me cantonner à ce type de postes, j'ai souhaité entreprendre une formation complémentaire en gestion et en management. Pour cela, j'ai passé deux ans avant mon inscription à préparer le TOEFL et le GMAT tout en naviguant.
Direct Emploi : Que vous a apporté cette formation ?
Emmanuel Masson : Lorsque je naviguais, j'étais fréquemment en contact avec des équipages polonais, philippins ou malaysiens, et ce qui m'importait dans un MBA comme dans tout projet de carrière, avant même de songer à l'expatriation, c'était plutôt l'exposition internationale. Le MBA de l'EAP se prépare vraiment dans un environnement multiculturel. Tous les cours sont en anglais, et nous n'étions que 20 %de Français.
A l'issue du MBA, la compagnie pour laquelle je travaillais m'a proposé tout d'abord un poste à Houston où j'ai séjourné un an. Il s'agissait participer à la restructuration de la ligne maritime USA-Afrique. A cette époque, j'avais mon bureau à Houston, mon domicile en France, et je sillonnais le continent africain pour suivre les opérations et animer le réseau d'agents ! Après une année plus sédentaire au Havre, la compagnie m'a proposé un poste à Madagascar.
Direct Emploi : En quoi consiste votre travail désormais ?
Emmanuel Masson : Au départ, je devais assurer le suivi technique des huit bateaux de la société. Par la suite, j'ai pris en charge la direction et le développement de la compagnie. Cela nécessite une vision stratégique pour s'adapter en permanence à l'évolution des marchés, très fluctuants dans les environnements tels que Madagascar. Je dois également gérer les investissements et monter les équipes. La compagnie compte 110 salariés dont 80 marins, ainsi que le personnel des agences répartis en 4 sites, ce qui m'amène à de fréquents déplacements à travers toute l'île.
Direct Emploi : Quel est votre secteur d'activité ?
Emmanuel Masson : Nous assurons le désenclavement des endroits où personne ne se rend. Il s'agit donc exclusivement d'un transport de proximité, mais qui est essentiel dans un pays où le réseau routier est encore très mal développé. Les marchandises sont ensuite amenées par bateau en des points stratégiques d'où elles repartent vers l'étranger.
Direct Emploi : Les pratiques du management à l'occidentale ne se heurtent-elles pas à des habitudes bien ancrées dans un pays à la culture et aux standards de vie très différents des nôtres ?
Emmanuel Masson : Quoi qu'on dise, les hommes sont les mêmes partout. Partout les gens se demandent pourquoi ils travaillent et ont besoin d'être impliqués dans le but que l'on poursuit. La difficulté consiste à leur donner le sentiment qu'ils apportent leur pièce à l'édifice et non qu'ils portent celle qu'on leur a donnée à porter.
Dans l'équipe de direction, nous sommes tous arrivés à peu près au même moment, et nous misons beaucoup sur la concertation, la participation et la communication.
Direct Emploi : Où rencontrez-vous le plus de difficultés ?
Emmanuel Masson : Madagascar est un pays pauvre où les revenus des gens ne suffisent pas toujours à faire vivre une famille. On ne peut pas ignorer cette dimension dans sa pratique managériale.
Mais le plus difficile pour nous est de trouver un personnel qualifié. Nous trouvons soit des gens très courageux mais peu formés et insuffisamment instruits, soit des gens très qualifiés mais qui aspirent évidemment à des postes de très haut niveau. Nous avons le plus grand mal à recruter des gens pour assurer un encadrement intermédiaire.
Direct Emploi : Au cours des derniers mois, vous avez été amené à gérer des situations de crise : comment les avez-vous vécues ?
Emmanuel Masson : Durant huit mois, le pays et son économie ont vraiment été paralysés. Les déplacements étaient impossibles, et la compagnie a connu une forte baisse de son activité. Elle a su néanmoins tirer son épingle du jeu car la crise a valorisé les prestations maritimes. Toutefois nous avons eu à adapter nos moyens et notamment nos effectifs à la réalité économique rencontrée.
Le plus difficile à gérer était l'impact moral sur les salariés. Les équipes étaient totalement déstabilisées, et nous avons vécu dans une ambiance délétère où les grèves, le banditisme, les enlèvements étaient monnaie courante.
Les expatriés n'étaient pas vraiment menacés puisque les rivalités étaient surtout internes. Mais très vite le conflit a été vécu comme une opposition entre gens des terre et gens de la côte. Ma femme étant malgache, nous avons dû prendre des mesures de prudence lorsque j'étais en déplacement.
Nous sommes désormais dans l'après crise et dans une phase de reconstruction, même si tout le personnel n'est pas encore dans cet état d'esprit, car il y a encore beaucoup de tentatives de déstabilisation politique. Il n'en reste pas moins que l'avenir du pays et, partant, la forme future de nos activités reste encore incertaine.